La Carte de Crédit, une Arme à Double Tranchant en Haïti

La carte de crédit devrait occuper une place importante au sein de l'économie en Haïti pour faciliter les transactions financières. Mais les critères d'éligibilité, les taux d'intérêts, la dévaluation de la gourde empêchent beaucoup de personnes de posséder ou de bien gérer ce moyen de paiement.

Deux personnes en train d'effectuer une transaction avec une carte bancaire. Courtoisie photo: Canva

Glorieuse Nelson est journaliste et a commencé à voyager à l’étranger au cours des années 2010 - 2011. Dès ce moment, elle a senti le besoin, de se procurer d’une carte de crédit. Cela permet plus de flexibilité dans ses dépenses, croit-elle.


“Avant je devais déposer de l'argent sur la carte de quelqu'un pour me payer un billet d'avion, raconte Mme Nelson. Je ne pouvais pas non plus profiter de certains rabais ou services à l'étranger car je payais uniquement en cash.’’ À présent, elle possède deux cartes de crédits.


La carte de crédit est offerte par beaucoup de banques et de sociétés financières. Néanmoins, selon l'économiste Enomy Germain, c'est une infime part de la population qui a accès à ce service de paiement électronique. Les conditions à remplir pour l’obtenir sont des barrières pour bon nombre de citoyens. Par exemple, il faut avoir une source de revenu ou emploi stable. Or, 8 personnes sur 10 sont au chômage en Haïti.


Lorsqu'il a fait sa demande, Richardson Legagneur, comptable, se souvient qu'il a dû fournir une lettre de travail avec mention de son salaire. Cette information est cruciale pour déterminer la limite mensuelle de crédit auquel le client à droit. De plus, la banque lui a exigé de soumettre l’état de ses compte bancaires ou cartes de crédit.


Multiples avantages des carte de crédit

Les bénéfices de l’utilisation d’une carte de crédit sont multiple: effectuer des achats à tout heure sur internet, payer ses même si on est à court d’argent, profiter de certains rabais, éviter d’emporter d’argent liquide. ‘’Et je paie mes cartes par virements bancaires sans avoir aller faire la queu pendant des heures à la banque,’’ ajoute Mme Nelson.


Mais il est difficile de profiter pleinement de ce moyen de paiement en Haïti parce que l'économie est en grande partie informelle, analyse l'économiste Germain.


"Lorsque vous avez besoin de quelque chose, vous êtes obligé de vous rendre dans l'informel. Un marché qui n'est pas encore dématérialisé. Parce que la quantité de personnes qui possèdent un compte bancaire est très faible", explique M. Germain. Une étude conjointe de l’USAID et la Banque de la République d'Haïti en 2018 a montré que seulement 1 personne adulte sur 10 possède un compte bancaire en Haïti.


Des taux d'intérêts élevés

"En Haïti, il y a deux, trois petits avantages que l'on peut tirer d'une carte de crédit. Mais en général c'est un poison. Je connais des gens qui ont constamment des dettes", confie Mme Nelson.


En effet, une carte de crédit est un prêt et emprunter de l’argent coûte aussi de l’argent. Après chaque mois, le client doit payer son crédit. Passé ce délai la banque pourra toucher un surplus d’argent appelé "intérêt". Et le taux d'intérêt sur les cartes de crédit est plutôt élevé en Haïti. Il est établi mensuellement à jusqu'à 4.5% depuis de mois d'août 2019.


"Si vous remboursez le prêt avant la fin date d'échéance, vous ne paierez aucun intérêt. En revanche, si vous ne payez pas au complet votre solde, vous devrez verser de l’intérêt sur le montant total dû", explique un professionnel de banque à Port-au-Prince.


De plus, les détenteurs de carte de crédit paient parfois des frais de gestion, frais de retard de paiement, frais de dépassement de limite de crédit, frais de cotisation annuelle, etc.


Transactions facturées en gourdes

Depuis 2018, la BRH a décidé que les transactions sur les cartes de crédit soient converties en gourdes. En pratique, cela signifie que si un client achète un produit avec sa carte de crédit en dollars sur Amazon, ce montant devra être remboursé en gourdes à la banque.


Mais cette nouvelle politique, qui est censé combattre de problème de la dévaluation de la gourde, représente un grave désavantage pour les clients. Car le taux de change imposé par les banques sur transactions par carte de crédit est très élevé.


Un exemple éloquent de cette situation est le témoignage récemment partagé sur Twitter par Fendy Fery C. ‘’J’ai acheté un billet d’avion ce week-end avec une carte de credit local, la compagnie a facturé la transaction en euro. La banque m’a envoyé la facture au taux 139.30 gdes. Lorsque j’ai vérifié le taux de référence, il etait de 125.52 gdes.’’

Il n'y aucun argument valable pour que le taux de change soit aussi élevé pour les transactions sur les cartes de crédit, a déclaré l'économiste Germain. Il croit que banque profitent de la passivité des clients qui sont toujours les perdants. "Malgré la situation difficile de l'économie, les banques commerciales ne sont pas en réalité en difficulté. Généralement lorsque vous êtes dans une transaction avec une banque, c'est elle qui gagne".


Du 25 et le 29 mai, les banques ont gagné plus de 67 millions gdes dans les transactions d’achat et de vente de dollars américains, selon BRH. Les profits ont augmenté jusqu’à plus de 80 millions de gdes entre le 1er et 5 juin.


Manque d'informations

Des détenteurs de cartes de crédit se plaignent aussi d’un manque d’information concernant l’utilisation de ce service. Une ignorance qui, parfois, leur coûte cher.


Legagneur en a fait l'expérience lorsqu'il a reçu un remboursement de son inscription à une formation au Canada annulée à cause de la pandémie de coronavirus. ‘’J'ai donc eu un surplus sur ma carte puisque ma limite de crédit était de 30 mille 500 gdes. Lorsque je suis allé faire le décaissement, on m'a dit que que je devais payer 5% sur chaque 1000 gourdes. Cela m'a vraiment énervé.’’


"Quand tu vas prendre une carte de crédit, personne ne va te dire comment l'utiliser’’ a déclaré Mme Nelson. Elle se considère artisan de sa propre éducation dans ce domaine. ‘’Tu ne vas pas trouver un agent qui peux t'expliquer comment ça marche. Et au final, si tu n'as pas compris tu vas te retrouver avec des intérêts à payer.’’


A cause du confinement causé par le pandémie, la BRH a recommandé aux institutions financières de pas toucher les intérêts de retard pour les opérations de crédit d'avril à juin 2020. Mais les banques ont décidé d’appliquer cette mesure seulement pour les clients qui en ont fait la demande. Les autres détenteurs de cartes de crédit qui n'en étaient pas au courant se voient imposer les frais.


Cette situation explique ce que M. Germain appelle "avoir une information imparfaite". ‘’On n’a jamais précisé que tu devrais appeler pour demander de ne pas appliquer les intérêts,’’ regrette Mme Nelson.


Les cartes de crédits procurent, certes, de bons avantages. Mais avec toutes ces contraintes, une bonne gestion de ces outils de paiement se révèle un défi pour beaucoup d'utilisateurs. ‘’J’essaie de bien utiliser mes cartes, a déclaré Mme Nelson, mais certaines fois ce n’est pas évident.’’

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